LIBERATION: Bruno Le Maire dans les pas de Yánis Varoufákis?

 

Le ministre de l’Economie va proposer une indexation du remboursement de la dette grecque en fonction de la croissance du pays.

Neuf thérapies en forme d’austérité budgétaire, trois plans d’aides, un changement de gouvernement et, au bout du compte, un énorme fiasco. Malgré l’obstination de la «troïka» (BCE, FMI et Commission européenne), qui n’a cessé d’imposer (le pistolet sur la tempe) à Athènes des politiques d’austérité aussi impopulaires qu’inefficaces, le constat est sans appel : la Grèce reste sur une trajectoire qui peut se résumer par deux courbes qui, après s’être croisées en 2008, n’en finissent plus de s’éloigner.

D’un côté celle du PIB, qui a chuté de près de 28 % depuis 2010. De l’autre, une courbe ascendante qui mesure un stock de dette publique toujours plus gros. Cette dernière représente aujourd’hui près de 180 % du PIB (326,5 milliards d’euros). Malgré les abandons de créances privées (100 milliards). Compliqué d’affirmer que «l’austérité c’est dur, mais [que] ça finit par payer».

Ironie.Le mantra : quand on doit de l’argent, on rembourse intégralement. Pas question d’annuler tout ou partie de la dette grecque. Ça passe ou ça casse ? «Ni l’un ni l’autre», assure-t-on dans l’entourage du ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. Il a fait le tour des grandes capitales pour proposer ses bons offices. Et en premier lieu à Athènes qui n’est, à en croire Bercy, pas contre une idée que plaidera ce jeudi à Luxembourg Bruno Le Maire. Sa proposition : qu’Athènes puisse rembourser sa dette, mais en fonction de sa croissance. «Avec notre proposition, on pourrait avoir des années sans remboursement si la croissance est jugée trop faible. En revanche, nous dirons aux ministres de l’Eurogroupe que ces remboursements seront plus élevés lors de meilleures années», explique-t-on à Bercy.

Ironie du sort, Yánis Varoufákis avait fait la même proposition. C’était en 2015, il était alors ministre des Finances et se disait disposé à repousser des promesses électorales. «Nous voulons rembourser notre dette jusqu’au bout, assurait-il. Mais nous demandons à nos partenaires de nous aider pour relancer la croissance en Grèce. Plus rapide sera la stabilisation de notre économie, plus rapide sera le rythme de notre remboursement.» Varoufákis expliquait que son idée était de «convertir la dette en des obligations indexées sur le taux de croissance. Plus la Grèce se redresse, plus elle se trouve en condition de rembourser les prêts». Réponse : un non catégorique.

Remise au goût du jour par Bruno Le Maire, l’idée s’accompagne cette fois d’une proposition de rééchelonnement. «Tout le monde sait qu’on n’échappera pas à un rééchelonnement de la dette», confie-t-on à Bercy. Certains allant jusqu’à évoquer un calendrier de remboursement dont le terme se situerait aux alentours de 2060-2070. Une éternité pour les Grecs. Reste, si Paris parvient à convaincre ses partenaires, à aplanir un différend entre le FMI et les pays de la zone euro. Christine Lagarde estime que la dette grecque est insoutenable et plaide pour son allégement. Mais allégement ne veut pas dire annulation. Pour la patronne du FMI, la Commission européenne fait preuve d’un trop grand optimisme dès lors qu’il s’agit de réaliser des prévisions de croissance de la Grèce. Et c’est cette question des prévisions de taux de croissance de la Grèce qui risque de bloquer les discussions. Pas question de mettre la main au portefeuille pour le FMI si la dette d’un pays est jugée insoutenable, comme le prévoient ses règles.

Cassandre.Le Fonds avait mis de l’eau dans son vin orthodoxe en reconnaissant avoir sous-estimé les effets récessifs des coupes budgétaires sur la croissance grecque. Mais pas question de lâcher sur l’éventualité d’une annulation, partielle ou totale de la dette. Le FMI, comme l’UE, reformateront-ils leur logiciel à l’avenir ? Ce ne serait pourtant pas le drame annoncé par trop de Cassandre. Et cela tordrait le cou à des idées reçues. Comme celle martelée par le ministre de l’Economie Michel Sapin en février 2015 : «Pas question de transférer le poids de la dette grecque du contribuable grec au contribuable français»… Et d’assurer que l’ardoise serait de «735 euros par Français». Certes, la France est engagée à hauteur de 40 milliards par rapport à la Grèce. Mais c’est oublier qu’une petite partie lui a été prêtée dans le cadre de prêts bilatéraux. Le reste ? Une trentaine de milliards apportés par le biais du Fonds européen de stabilité financière qui a emprunté sur les marchés financiers avec la garantie de l’Etat français pour prêter, ensuite, à Athènes. Et dans les deux cas, les prêts sont déjà comptabilisés dans la dette publique française (environ 2 000 milliards). Leur annulation n’augmenterait donc en rien la dette française.

Vittorio De Filippis